Sitôt présenté, le plan de lutte contre la pauvreté est critiqué

Les quelque trois milliards de dollars qui seront investis par Québec pour permettre à 100 000 personnes de « sortir de la pauvreté d’ici 2023 » n’impressionnent guère les organismes de lutte contre la pauvreté de la province, qui accusent le gouvernement de creuser le fossé existant entre deux catégories de personnes pauvres.

Dans son Plan d’action gouvernemental pour l’inclusion économique et la participation sociale, présenté dimanche, Québec augmente significativement les prestations de base des personnes assistées sociales qui ont une contrainte sévère à l’emploi. Près de la moitié des investissements annoncés, soit 1,25 milliard, permettra de hausser le revenu annuel de ces personnes de 12 749 $ à 18 029 $, ce qui correspond au seuil de pauvreté, soit la mesure du panier de consommation. 

Cette mesure phare du plan est présentée comme un « premier pas important vers l’instauration d’un revenu de base » ou revenu minimum garanti. Pour ce faire, le gouvernement devra modifier la Loi sur l’aide sociale, ce qu’il promet de faire dès la rentrée parlementaire en février. « C’est un premier pas pour une situation plus urgente, pour des gens qui ne s’en sortent pas depuis des années », a expliqué le ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, François Blais, au Devoir.

De l’autre côté du spectre, les bénéficiaires de l’aide sociale n’ayant pas de contrainte reconnue à l’emploi ne verront leurs conditions s’améliorer que maigrement. La prestation de base annuelle de 9389 $ des personnes seules atteindra 9929 $ en 2023, ce qui représente 55 % du seuil de pauvreté.

Actuellement, la province compte un peu plus de 400 000 prestataires de l’aide sociale, un nombre en baisse constante. Parmi eux, près de 130 000 ont une contrainte à l’emploi. 

Comme son nom l’indique, le plan du gouvernement mise sur l’économie. Ainsi, des sommes importantes sont réservées pour encourager l’intégration à l’emploi. Plus de 500 millions seront notamment consacrés à augmenter progressivement les prestations accordées dans le cadre du programme Objectif emploi. Anciennement connu comme le projet de loi 70, ce programme suscite la grogne dans le milieu communautaire étant donné qu’il pénalise financièrement les prestataires de l’aide sociale qui n’y participent pas, réduisant leur prestation mensuelle à 404 $. « L’autonomie économique est un principe de justice sociale élémentaire. Toute société doit viser à ce que chacun de ses membres la recherche », a soutenu M. Blais pour justifier cette mesure controversée. 

Le plan d’action, présenté à Québec par le premier ministre, Philippe Couillard, et le ministre Blais comporte un total de 43 mesures ciblant essentiellement les personnes seules et les couples sans enfant. Elles doivent permettre au Québec de rejoindre les nations industrialisées comptant le moins de personnes pauvres d’ici 2023.

Concert de critiques 

« Ne venez pas me dire que le Québec fait un bon en avant ! » a réagi le porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté, Serge Petitclerc. 

Selon lui, l’augmentation des prestations d’aide sociale des personnes ayant une contrainte sévère à l’emploi représente une avancée. « Mais les autres par contre ? » demande-t-il, assurant que la mince augmentation de leur chèque mensuel ne leur permettra pas de se sortir la tête de l’eau.

« On joue dans le bon vieux film du “bon” et du “mauvais” pauvre. Les bons sont ceux qui ont un handicap ou un problème de santé mentale ; ils font pitié. Les autres, “qu’ils se trouvent une job !”»

«Dans six ans, quand on va analyser l’impact de ce plan d’action, on se rendra compte qu’il a eu le même impact que les deux précédents, poursuit-il. Oui, le Québec fait partie des nations où il fait le mieux vivre, mais les grandes aiguilles qui nous indiquent les taux de pauvreté n’auront pas bougé, parce qu’on ne met pas en place des mesures structurantes majeures. »

Aucun mot ne s’y trouve sur le salaire minimum et les services publics, déplore-t-il. « Tout est axé sur l’idée du travail. C’est la marque du ministre Blais. »

M. Petitclerc soutient par ailleurs que le gouvernement induit la population en erreur en affirmant qu’il sortira 100 000 personnes de la pauvreté. « Même quand tu satisfais tes besoins de base, tu n’es pas sorti de la pauvreté. » Québec améliore plutôt le sort de ces personnes, nuance-t-il.

Inégalités de pauvreté 

Au Front commun des personnes assistées sociales du Québec (FCPASQ), le coordonnateur Yann Tremblay-Marcotte s’est dit « outré » par le plan de Québec.

Tout comme M. Petitclerc, il estime que les mesures adoptées par le gouvernement ne feront qu’accroître les inégalités entre les personnes qui ont une contrainte à l’emploi et celles qui n’en ont pas. « Le ministre Blais ne s’en cache même pas : pour lui, ce n’est pas important que les personnes aptes répondent à leurs besoins de base ; ils n’ont qu’à se trouver un emploi. Mais on ne leur garantit pas des conditions décentes pour le faire. »

M. Tremblay-Marcotte remet en question les critères définissant si une personne est considérée comme étant apte ou non à l’emploi. « Sur le terrain, les gens sont considérés comme aptes jusqu’à preuve du contraire. Une personne analphabète n’est pas considérée comme inapte, alors que de plus en plus d’emplois demandent un secondaire 5 », mentionne-t-il en exemple.

Selon M. Tremblay-Marcotte, « des mesures simples, pas très coûteuses » auraient par ailleurs dû être prises dans le plan d’action, notamment afin que les mères monoparentales n’aient plus à déduire la pension alimentaire qu’elles reçoivent de leur revenu, comme c’est le cas actuellement, ou encore afin d’augmenter la limite du gain de travail permis, établie à 200 $ par mois depuis 1994.

« Exercice de marketing »

Le ministre Blais a défendu dimanche soir la mesure favorisant les bénéficiaires de l’aide sociale ayant une contrainte sévère à l’emploi. « Il faut maintenir une différence entre le travail et le non-travail. Aucune société dans le monde ne fait pas cette distinction. »

Québec solidaire a pour sa part dénoncé cette « vieille mentalité où on distingue les bons des mauvais pauvres ». Son co-porte-parole, Gabriel Nadeau-Dubois, a qualifié le plan du Parti libéral d’« exercice de marketing » en entrevue au Devoir.

Le Parti québécois tiendra un point de presse lundi pour réagir aux mesures contenues dans le plan. Mais déjà avant la présentation de celui-ci, le porte-parole en matière de lutte contre la pauvreté, Harold Lebel, a dénoncé sur sa page Facebook le « déficit de courage et d’ambition » du ministre Blais. « Le gouvernement ne pèche pas par excès d’ambition : s’il rencontre ses objectifs, seules 100 000 des 800 000 personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté verront leur sort s’améliorer », a-t-il écrit

La Coalition avenir Québec réagira pour sa part au cours des prochains jours, après avoir pris connaissance du plan, a fait savoir l’attaché de presse Samuel Poulin.

Sources : Le Devoir 

photo : Jacques Nadeau 

Pour consulter le Plan d’action gouvernemental pour l’inclusion économique et la participation sociale 2017-2023

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