La déshumanisation des soins de santé

Extrait tiré du livre Le guide de survie du patient - dans l'enfer du système de santé . Livre dans lequel le Dr Yves Lamontagne répond aux questions des patients et leur offre des solutions pour les aider à traverser avec succès le labyrinthe du système de santé, dont il résume les différents problèmes.

Même si je suis médecin, avec l’âge, je suis moi-même devenu patient. Il y a quelques années, j’ai souffert d’une hernie discale. Je ne pouvais absolument plus marcher. J’étais convaincu que ce problème pouvait être réglé et qu’il était impossible que je demeure dans cet état le reste de ma vie.

Avant de consulter un physiatre, j’ai cru bon de m’adresser à un orthopédiste très connu et compétent avec qui j’avais travaillé lors de mon internat. Pour éviter de le déranger, j’ai téléphoné à sa secrétaire et lui ai demandé s’il pouvait m’accorder un rendez-vous urgent à la clinique externe de l’hôpital où il travaillait.

À la fin de la journée, je me suis donc déplacé de peine et de misère à la clinique où, comme tout le monde – pourquoi pas ? – je me suis trouvé un siège dans le corridor bondé de patients qui servait de salle d’attente. Après les heures de clinique externe, l’orthopédiste est sorti de son bureau et, avant même de me dire bonjour, m’a demandé : « As-tu donné ta carte à la secrétaire pour qu’elle t’ouvre un dossier ? »

Je l’aurais tout simplement crucifié. Comment vouliez-vous que je me rende au bureau de la secrétaire alors que j’avais eu un mal fou à atteindre la clinique externe, d’autant plus qu’aucune indication ne permettait aux patients de savoir où se trouvait le bureau des rendez-vous ?

Une fois dans son bureau, que j’ai gagné sans aide – je m’enorgueillis de le dire maintenant –, monsieur le professeur m’a fait un court et douloureux examen pour me confirmer qu’effectivement, j’avais une hernie discale et qu’à ce stade-ci, c’était une bonne idée de consulter un physiatre et de revenir le voir quand je ne marcherais plus du tout.

L’entrevue et l’examen ont duré tout au plus une quinzaine de minutes. Mon confrère, qui m’avait au moins reconnu, n’a pas pris le temps de s’intéresser à ma situation ni à ce que je faisais de bon, ne se concentrant que sur mon « petit » problème. En sortant de son bureau, je me suis dit : « Une chance qu’il me connaît et que je ne suis pas monsieur Tout-le-Monde ! »

Dans un tel cas, quel traitement m’aurait-on réservé ? Sûrement rien de mieux.

De plus, pour la première fois de ma vie, je sentais que je n’étais ni un collègue ni un patient, mais un dossier et une carte d’assurance maladie.

Je me sentais dépersonnalisé et j’avais l’impression que lorsque le médecin dicterait ses notes dans mon dossier pour recevoir sa rémunération, il se souviendrait de moi comme de LAMY-0000-0000.

Plus récemment, j’ai eu la chance d’être le premier patient à utiliser un nouvel appareil d’électrocardiographie dans un grand hôpital de Montréal. Alors que je marchais sur le tapis roulant, le cardiologue, qui n’avait même pas daigné me dire bonjour, a continué à parler avec le représentant de l’entreprise. En aucun temps pendant l’examen ne m’a-t-il adressé la parole ni même demandé mon nom ; par contre, il débordait d’intérêt pour celui qui lui expliquait toute la sophistication de l’instrument. Quand j’en ai eu assez, j’ai moi-même décidé de mettre fin à l’examen. Sympathique comme tout, vous ne trouvez pas ?

Dans le même ordre d’idées, une amie m’a raconté avoir consulté un chirurgien pour une masse au sein. Pendant la vingtaine de minutes où elle se trouvait dans son bureau, le médecin n’a pas daigné la regarder, révisant sur son ordinateur tous les résultats des tests qu’elle avait passés. Dans les 30 dernières secondes, il lui annonça qu’elle n’avait rien de grave, mais qu’elle devrait être suivie aux six mois par son gynécologue. « Je l’aurais étranglé », a-t-elle conclu.

Selon elle, les médecins ne traitent plus les gens de façon humaine, mais plutôt comme des cobayes. Elle se demandait si, à l’avenir, les patients réussiraient même à voir leur médecin puisque des diagnostics et des traitements s’accomplissent désormais grâce à la technologie, aux vidéos et aux ordinateurs. Comme moi ou comme cette dame, plusieurs d’entre vous ont sûrement vécu des situations semblables aux mains de nos professionnels de la santé.

Que faut-il retenir de ces histoires ? Que la dépersonnalisation des malades et la déshumanisation des soins de santé s’accentuent de jour en jour.

Il faut savoir que le médecin est payé à l’acte et que plus il accumule d’actes, plus il gagne d’argent ; puisque parler ne constitue pas un acte médical, il limite la discussion pour ne pas perdre de temps. On fait passer des analyses, des tests, d’autres analyses, de routine ou de contrôle, et on agit sans penser que le malade aimerait en savoir plus sur son état et, peut-être, avoir son mot à dire.

Il faut savoir que le ministère de la Santé, les centres de santé et de services sociaux des régions de même que les directeurs généraux des hôpitaux exercent étonnamment peu d’influence sur la pratique des médecins. L’autonomie importante des médecins remonte à la création de l’assurance maladie en Saskatchewan.

À l’origine, on exigeait d’eux qu’ils continuent à fonctionner comme des entrepreneurs indépendants, facturant le gouvernement pour leurs services, mais avec une responsabilité minimale pour le type, le nombre ou la qualité de leurs services. Ils n’avaient donc, au départ, aucune obligation de participer aux initiatives pour améliorer la qualité des soins qu’ils prodiguaient, même si ça commence à changer dans certaines régions. En conséquence, les médecins jouissent encore aujourd’hui d’un degré élevé d’autonomie comparativement à tous les autres travailleurs en santé.

Cela dit, si les honoraires des médecins n’avaient pas été établis par des avocats et des bureaucrates, pour qui tout doit être défini et comptabilisé, en serait-il autrement ? Si les facultés de médecine ne formaient pas des robots en négligeant les sciences humaines au profit des sciences pures, la relation médecin-patient serait-elle meilleure ? Si la technologie était moins facilement accessible, les médecins prendraient-ils plus de temps avec chacun de leurs patients ?

Enfin, si le système de santé était moins rigide, moins compliqué et moins sectorisé, n’y trouverait-on pas davantage d’humanisme ?

Parce que le système de santé est complexe, parce que la bureaucratie est lourde, parce que la science évolue de plus en plus, parce que les médicaments coûtent de plus en plus cher, parce qu’il faut s’absenter du travail pour obtenir des services qui fonctionnent selon des horaires de fonctionnaires, la relation médecin-patient se détériore.

Paru dans La Presse + 

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